Maître Ahmed Salem Ould Bouhoubeiny

Alors que nous nous attendions à un tournant à l’occasion des élections de 2019, nous voici revenus à l’ère de la dictature (le voile ayant été levé sur certaines vérités).

Nous pensions pouvoir tourner la page du passé grâce à l’accumulation de l’expérience démocratique, qui devait nous permettre d’aller de l’avant, faisant de 2019 une véritable opportunité pour la transparence et pour des élections honnêtes, auxquelles participent tout le monde et qui n’enregistrent l’exclusion d’aucune partie, ni l’hégémonie d’une autre.

2019 devait aussi être une véritable occasion pour que la parole du peuple soit entendue, en dehors de toute pression et de toute canalisation par l’administration.

Mais il ne fait désormais plus l’ombre d’un doute que le pays est entré dans un nouveau cercle vicieux qui augure de l’inverse de ce qui était attendu. Il s’agit d’un virage très dangereux pour l’avenir de la Mauritanie. Malheureusement, les acteurs qui influent sur ce qui se passe sont en grande partie de l’élite mauritanienne.

Les amendements constitutionnels ne sont pas consensuels. De même, la procédure juridique suivie pour les faire passer constitue une violation flagrante de la Constitution. En vérité, les parties qui œuvrent pour ce référendum devaient immédiatement y renoncer, après leur rejet par le Sénat car le respect de la loi exige qu’il en soit ainsi.

La campagne du référendum a été marquée par des faits tous gravissimes et dénotant d’un recul de la démocratie et de la réapparition du despotisme et du règne de la dictature. Le premier de ces faits, c’est l’élimination des voix discordantes, de telle sorte qu’il ne reste plus qu’une seule voix. Si une voix contraire se fait quand même entendre, la personne en question est jetée en prison sans aucun motif légal.

Et voici que des acteurs politiques organisent une manifestation et que le pouvoir l’interdit par la force, comme ce fut le cas le 28 juillet dernier à Toujournine et le 30 à Teyarett.

J’ai assisté personnellement aux deux activités précitées, qui étaient autorisées, en réalité, étant donné que les procédures légales consistent en une déclaration aux autorités compétentes, suffisamment de temps avant. A ces mêmes autorités de répondre, par écrit, en cas de refus, pour que ce refus soit légal. Et c’est ce qui n’a pas eu lieu. Les deux marches étaient donc bien autorisées, et malgré cela, elles ont subi une répression d’une violence sans précédent. C’est là une pratique nouvelle et effroyable, mais qui n’est pas la seule. D’autres pratiques plus effrayantes ont été utilisées, comme l’enlèvement des citoyens. Ce fut le cas d’un responsable du RFD à Nouadhibou, ce qui annonce une ère nouvelle de recul systématique de la pratique démocratique.

Une autre pratique annonce le début d’une dictature abominable : l’éloge du chef, auquel sont désormais attribué des qualificatifs qu’on ne doit pas donner aux humains. Quiconque examine ces pratiques, se rend compte qu’elles sont là pour combler les vides démocratiques.

Un autre procédé que nous croyions révolu : le franchissement de la barrière entre l’administration et la politique. Nous entendons désormais l’administration (du Hakem au Wali, aux directeurs des établissements et chefs de services,…) convoquer les fonctionnaires et les sommer de soutenir les choix du pouvoir. Pire encore, la vie privée des citoyens ; leurs conversations téléphoniques et leurs secrets, est désormais violée au grand jour, en infraction aux lois, à l’usage et à la morale. C’est là un phénomène inquiétant, lui aussi.

Ce qui inquiète pour l’avenir du pays en tout cela, c’est que les appréhensions susmentionnées convergeront toutes vers une autre pratique : le bourrage des urnes. Nous pensions que ce genre de comportements avait disparu, ne fait plus partie des habitudes des mauritaniens et a laissé place à des règles qui, malgré leurs imperfections, octroient une certaine crédibilité au scrutin. Il est logique que, au regard des événements qui vont de mal en pis, chaque tribu mette 100% de voix dans les urnes, avec la bénédiction des Hakems et des Walis, ce qui ouvrira une nouvelle page d’une dictature que nous croyions à jamais révolue.

Il ne faut pas oublier qu’il y aura beaucoup de défis et de fourberies dans les opérations de suffrage sur les amendements. Je n’exclue pas, personnellement, que le vote par « Non », s’agissant du drapeau et par « Oui » pour ce qui est des autres questions qui intéressent le pouvoir, soit un subterfuge pour que l’opération donne l’air d’être démocratique.

Le rôle des cadres et des notables aujourd’hui et le niveau atteint par leur flagornerie lors du processus en cours augurent, eux aussi, d’une nouvelle période, non moins inquiétante, de dégradation des mœurs politiques et d’absence d’éveil collectif.

Quoiqu’il en soit, il n’est pas possible de construire un pays sur cette base ; ce n’est pas la situation actuelle qui aidera la Mauritanie à évoluer vers la démocratie et l’ouverture sur l’investissement, lequel requiert un état de droit et d’institutions susceptible d’attirer les investissements qui, eux, permettent seuls, aujourd’hui, de lutter contre la pauvreté et le chômage.

Tout ce qui précède constitue une vérité amère dont je pense qu’il faut la prendre en considération, l’appréhender à sa juste mesure et lui faire résolument face.

Maître Ahmed Salem Ould Bouhoubeiny

31 juillet 2017